Emilienne MOREAU-DECHELLE : troisième regard
↓ Partager cet articleLes formes refusent l’immobilité.
Chez Emilienne MOREAU-DECHELLE, une masse blanche s’élance, une figure pâle s’incline, un cheval bleu fend la foule. Les contours se touchent sans toujours se fermer, les visages perdent leurs traits, les couleurs opposent au noir des blancs crayeux, des ocres ou des rouges assourdis. Ces choix donnent aux images une mobilité particulière : chaque corps paraît saisi entre plusieurs états possibles. La peinture ne cherche donc pas à stabiliser un sujet. Elle maintient ouverte la transformation qui le travaille.
À L’Adresse des Maîtres®, galerie d’art à Dreux, ces toiles forment une série moins narrative qu’organique. Des mêmes problèmes plastiques circulent d’une œuvre à l’autre : comment faire tenir une présence sans la réduire à une anatomie, comment représenter le groupe sans effacer les êtres, comment accorder à la couleur un rôle structurel plutôt que décoratif ? L’art contemporain recourt souvent à l’archive ou au récit pour aborder la mémoire. Emilienne MOREAU-DECHELLE choisit une autre voie. Elle confie cette mémoire aux rapports de valeurs, à l’effacement facial et aux corps serrés dans le format.
« L’Envol » : le contour comme seuil mobile
Dans « L’Envol », huile sur toile de 130 x 81 cm, une masse blanche traverse des courbes noires sur un sol mêlant roses brûlés et cendres bleues. Le blanc ne sert pas à éclaircir l’ensemble : il prend corps contre les lignes sombres, les repousse et semble gagner son autonomie. Le rectangle de grande ampleur donne à cette poussée assez d’espace pour devenir un événement physique. Le mouvement ne vient pas d’un effet descriptif, encore moins d’un décor. Il naît du rapport entre une forme claire qui monte et des courbes qui tentent encore de la retenir.
Les oiseaux des parois paléolithiques constituent ici un rapprochement formel précis : quelques lignes suffisent à saisir un être au moment où il échappe déjà à sa fixation. Emilienne MOREAU-DECHELLE reprend cette économie du contour, mais elle renonce à identifier complètement l’animal ou le corps. La masse blanche conserve une ambiguïté active. Elle peut évoquer une aile, une apparition ou une enveloppe quittée. Cette indétermination empêche l’image de se résoudre en symbole univoque. La liberté exprimée par la toile dépend justement de ce refus de nommer trop vite.
« Messagers », de même format, déplace le problème. Des courants pâles entourent des formes sombres dressées au milieu d’un passage. Dans « L’Envol », le clair s’arrache aux lignes noires ; dans « Messagers », il circule autour de figures qui paraissent l’absorber ou lui résister. L’artiste remplace l’élan central par une perméabilité générale. Chair, roche, ombre et rivière deviennent difficiles à séparer parce que leurs limites ne fonctionnent plus comme des clôtures. Le sujet tient dans cette porosité même : quelque chose arrive, mais sa provenance demeure hors d’atteinte.
Cette énigme prend une densité plus compacte dans « Je garde ce qui demeure », huile sur toile de 65 x 81 cm. Une masse sombre bascule sous des gris crayeux ; une braise lie-de-vin traverse l’ensemble, accompagnée de signes comparables à des entailles. Le format plus resserré comprime ce qui, dans les deux grandes toiles, pouvait encore circuler. La forme remonte comme un souvenir dépourvu d’image stable. Corps, bête ou montagne : l’hésitation persiste. Le noir fournit le poids, le blanc porte l’usure, le rouge retient une chaleur ancienne. La mémoire n’est pas illustrée, elle devient un conflit de valeurs colorées.
Je préfère ici la résistance de « Je garde ce qui demeure » à l’élan plus immédiatement lisible de « L’Envol ». La masse qui bascule ne délivre aucune résolution, et les signes fragiles ne permettent pas de reconstituer une histoire. Cette réserve change la position de celui qui se tient devant la surface : il ne reçoit pas un message, il éprouve le poids de quelque chose qui persiste sans consentir à l’explication. La série gagne alors son point d’opacité le plus ferme.
« Ma lignée marche avec moi » : construire le groupe
Un rouge de terre cuite monte contre des blancs crayeux dans « Ma lignée marche avec moi », huile sur toile de 73 x 92 cm. Les silhouettes restent proches et leurs visages sans traits maintiennent une gravité commune. L’effacement ne les rend pourtant pas interchangeables. Leurs profils, leurs écarts et leur progression serrée fabriquent une continuité qui passe d’un corps à l’autre. L’individu n’est pas supprimé ; il cesse simplement d’occuper seul le centre de l’image.
Le choix du profil rappelle les processions de l’Égypte ancienne, où la répétition des figures transforme la marche en structure de mémoire. Emilienne MOREAU-DECHELLE ne reprend toutefois ni ordre hiérarchique lisible ni identité attribuée à chacun. Elle garde la puissance architecturale du cortège, puis retire les signes qui permettraient de le dater ou de le nommer. Le rouge terrien et le blanc crayeux suffisent à unir les silhouettes. La lignée devient alors moins une généalogie racontée qu’une poussée collective inscrite dans la couleur.
« À plusieurs, l’inconnu recule », huile sur toile de 54 x 65 cm, introduit un élément nettement reconnaissable : un cheval bleu avance au milieu de visages effacés, retenu encore par une main posée sur son encolure. Le groupe forme une enceinte autour de cette percée. La couleur bleue isole l’animal sans le détacher du cortège, puisque le contact de la main relie son mouvement aux corps rassemblés. Le courage n’est donc pas contenu dans une figure héroïque. Il circule entre l’animal, le geste de retenue et la foule qui autorise le passage.
Le resserrement du format modifie profondément cette avancée. Là où les 130 x 81 cm de « L’Envol » laissaient à la forme blanche une poussée expansive, les 54 x 65 cm d’« À plusieurs, l’inconnu recule » rapprochent les présences et augmentent leur pression réciproque. Le cheval fend la foule, mais celle-ci reste son appui. L’artiste écarte le spectaculaire du départ solitaire. Elle retient le moment où une séparation devient possible parce qu’elle demeure reliée aux autres.
Dans « La tendresse a des os », huile sur toile de 65 x 81 cm, une forme pâle s’incline entre violet, vert et bleu. La proximité des masses empêche toute lecture isolée du corps central : sa courbe dépend des couleurs qui le pressent et le soutiennent. Après les cortèges, la communauté se réduit ici à un rapport d’appui. L’œuvre donne à la tendresse une armature, puisque la douceur n’apparaît plus comme une qualité vaporeuse mais comme la capacité matérielle de porter un poids. Ce qui semblait relever de la lignée devient contact immédiat.
De 35 x 78 à 80 x 150 cm : l’huile sur toile met les corps à l’épreuve
Les dimensions adoptées par Emilienne MOREAU-DECHELLE ne servent pas seulement à varier les compositions. Le carré de 70 x 70 cm de « Nous portons l’aube » retient des masses d’ocre, de nuit et de cendre dans des contours blancs comparables à des os. Aucun axe allongé ne promet une fuite rapide. Les fragments doivent cohabiter dans une surface aux côtés égaux, et la clarté ne peut progresser qu’en reprenant les fractures. Le carré transforme les restes en construction compacte.
Les silhouettes de cette toile possèdent la frontalité dense des idoles cycladiques et la fonction de seuil attribuée aux figures des fresques minoennes. Le rapprochement tient à leur économie corporelle : contours nets, masses simplifiées, absence de psychologie faciale. Pourtant, l’artiste ne recherche pas une pureté archaïsante. Les ocres, les noirs et les cendres conservent la division interne de l’image. Rassembler ne signifie pas lisser. Les ruptures deviennent l’ossature de ce qui tient encore.
Le carré de 80 x 80 cm de « Ce qui tient dans la tempête », le rectangle de 80 x 150 cm de « L’Œuf Cosmique » et celui, beaucoup plus étiré, de 35 x 78 cm de « L’indompté devient demeure » montrent combien la série éprouve plusieurs rapports entre expansion et contention. L’huile sur toile permet ici de donner aux masses colorées une présence soutenue sans les enfermer dans un dessin explicatif. La couleur porte la forme ; le trait noir intervient comme nerf, bord ou résistance. Cette répartition des fonctions rend chaque composition immédiatement physique, même lorsque son motif reste indéchiffrable.
Dans « L’indompté devient demeure », une masse blanche monte entre ocre solaire et bleu profond, traversée de nerfs noirs qui contrarient toute apparence docile. Les signes bondissants rappellent des silhouettes animales saisies avant leur nomination. La toile de 35 x 78 cm concentre alors l’un des enjeux majeurs de la série : rendre une forme habitable sans la corriger jusqu’à l’appauvrir. Le blanc rassemble les contradictions plutôt qu’il ne les recouvre. L’identité procède de cette tenue commune entre la blessure colorée et le trait qui résiste.
Le catalogue numérique au format PDF d’Emilienne MOREAU-DECHELLE permet de poursuivre l’examen de ces rapports entre contours, groupes et proportions. Mais les nerfs noirs pris dans la masse blanche, entre l’ocre et le bleu profond, font de « L’indompté devient demeure » une œuvre dont la présence matérielle demande encore d’être éprouvée en vrai.


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