Anna LAMARÉ : second regard
↓ Share this articleUnis sans être semblables ne dit pas que son accord se joue dans seulement 30 x 42 cm, entre un disque rouge posé près d’une joue et des courbes turquoise, or et violet qui se rapprochent sans abolir leurs contours.
Cette mesure resserrée change tout. Les visages assemblés ne prennent pas possession d’un vaste champ, ils concentrent leur énergie sur une feuille dont les limites restent immédiatement perceptibles. La proximité devient physique avant de devenir affective. Chez Anna LAMARÉ, le format n’accompagne donc pas une image déjà résolue : il règle la manière dont ses figures s’approchent, s’affirment ou maintiennent entre elles un intervalle. À L’Adresse des Maîtres®, galerie d’art à Dreux, ses œuvres permettent de suivre cette question avec une rare continuité, du 30 x 42 cm au 42 x 60 cm.
Le 30 x 42
Dans Unis sans être semblables, les contours fermes empêchent les couleurs de se fondre en une harmonie docile. Le rouge chauffe une joue, le turquoise et le violet conduisent les courbes vers une zone commune, mais chaque forme conserve sa limite. Sur 30 x 42 cm, cette décision acquiert une intensité particulière : l’unité n’a pas assez d’espace pour devenir panorama ou foule. Elle tient dans la réunion serrée de présences distinctes. La petite échelle oblige à observer les rapports plutôt que l’étendue. Elle fait de l’appartenance une affaire de voisinage précis.
La parenté avec Matisse tient ici à l’efficacité existentielle accordée aux formes simples. Un disque, quelques courbes et des aplats fortement différenciés suffisent à organiser une relation complexe. Pourtant, Anna LAMARÉ ne poursuit pas la continuité décorative. Elle conserve aux frontières une fonction morale : se rapprocher ne signifie pas céder sa place. Le format renforce cette lecture, car chaque couleur occupe une part notable de la surface. Aucun rouge ne peut devenir un simple accent, aucun turquoise un fond anonyme. À cette échelle, chaque choix engage l’ensemble.
La douceur aussi a du caractère reprend le même format, mais change la distribution de l’autorité. Un œil vert à demi baissé soutient la composition, un oiseau orange se pose contre des rayures franches, tandis que le rose, l’or et le noir occupent sans retenue la feuille. La douceur annoncée par le titre ne dépend donc ni d’un effacement chromatique ni d’un retrait du visage. Elle provient de l’abaissement de l’œil et de la proximité de l’oiseau. Le caractère naît ailleurs, dans la netteté des rayures et dans la puissance respective des couleurs.
Le 30 x 42 cm empêche cette figure de devenir monumentale. C’est précisément son intérêt. L’autorité demeure proche, contenue dans une mesure que l’on peut parcourir d’un seul mouvement, puis reprendre détail après détail. La douceur n’efface jamais la force pousse plus loin cette concentration : un œil vert sous une arche turquoise, de l’or autour, du violet et une boucle d’oreille lumineuse. Peu d’éléments, mais aucun n’est secondaire. La douceur n’est plus figurée par une réduction de l’intensité. Elle résulte d’une construction où la courbe protège sans enfermer.
Dans Équilibre en filigrane, toujours en 30 x 42 cm, le visage turquoise reste impassible pendant qu’une plume solaire, une aile géométrique et une main effilée ordonnent les alentours. Le calme vient de cette distribution rigoureuse. La plume ne pèse pas comme l’aile, la main ne commande pas comme un emblème central ; leurs valeurs différentes stabilisent la figure. Sur une feuille plus ample, ces signes auraient pu s’éloigner et former des épisodes. Ici, ils demeurent interdépendants. Le moindre déplacement modifierait la tenue du visage.
Acrylique et aquarelle
Le choix du Mixed Media Acrylique et Aquarelle sur Papier place deux régimes de couleur dans une même œuvre. L’acrylique autorise l’affirmation franche d’une zone, tandis que l’aquarelle engage une relation différente avec le papier et la transparence. Anna LAMARÉ utilise cette coexistence pour poser une question récurrente : jusqu’où une couleur peut-elle conserver son autonomie sans rompre l’ensemble ? Dans Unis sans être semblables, les contours répondent directement. Dans Exister Sans Filtre, la réponse passe par l’asymétrie.
Un oiseau blanc tient au-dessus d’un visage dont la chevelure noire dérobe un œil. Le violet, l’ocre et le vert ne cherchent pas un dénominateur commun. Leur juxtaposition produit une présence qui ne se corrige pas pour devenir plus régulière. La feuille de 30 x 42 cm agit alors comme une limite active : l’asymétrie ne s’égare pas, elle prend la mesure exacte du champ disponible. L’oiseau blanc crée un point de suspension au-dessus du visage, tandis que la masse noire de la chevelure retire une partie de l’expression attendue.
Le papier compte dans cette économie. Support réel, limité, il maintient chaque figure dans une proximité avec le trait et avec la décision initiale. L’image ne peut s’abriter derrière l’ampleur. Elle expose son partage entre zones colorées, contours et réserves. Je trouve plus décisif, chez Anna LAMARÉ, ce rapport entre mesure et répartition des signes que l’exubérance chromatique prise isolément. Ses couleurs frappent, certes, mais leur puissance vient surtout de la place exacte qui leur est accordée.
Cette précision distingue Équilibre en filigrane d’Exister Sans Filtre. Dans la première œuvre, la plume, l’aile et la main construisent une stabilité autour du visage turquoise. Dans la seconde, l’oiseau blanc et la chevelure noire déplacent l’axe de la figure. Même format, même association de médiums, effets presque opposés : d’un côté, la maîtrise semble déjà obtenue ; de l’autre, l’existence se formule par l’écart. Le 30 x 42 cm devient un instrument critique, capable de mesurer deux façons d’occuper la surface sans jamais la subir.
Le 42 x 60
Avec Le Cygne Optimiste, le passage au 42 x 60 cm ouvre la composition à une succession plus ample de signes. Un soleil jaune acide se lève derrière un cygne vert, une couronne noire flotte au-dessus de sa tête et l’eau cobalt établit une assise colorée. L’œuvre ne repose plus sur la seule concentration d’un visage. Elle articule un arrière-plan, une figure, un emblème supérieur et une étendue aquatique. L’échelle autorise cette stratification sans réduire le cygne à un motif parmi d’autres.
La couronne noire est capitale. Séparée de la tête, elle ne confirme pas un statut acquis ; elle maintient celui-ci en suspens. Le jaune acide et le vert refusent par ailleurs la vraisemblance naturelle. Ils transforment l’optimisme en décision chromatique. Sur 42 x 60 cm, cette décision dispose d’assez d’espace pour devenir une scène complète, mais la netteté des signes empêche toute dérive narrative. Le cygne avance sur le cobalt, le soleil demeure derrière lui, la couronne garde sa distance. L’espérance se construit par étagement.
Le Détail Oublié emploie la même mesure avec une tension inverse. Une larme turquoise s’enroule sous l’œil, un verre ambré reste intact dans le rouge du soir. Là où Le Cygne Optimiste distribue ses signes selon une élévation, du cobalt jusqu’à la couronne, Le Détail Oublié retient l’attention entre deux foyers : le visage et le verre. Le format plus ample ne sert plus l’expansion. Il donne du poids à l’intervalle, à ce qui sépare une émotion visible d’un objet demeuré intact.
Cette différence révèle la souplesse du 42 x 60 cm chez Anna LAMARÉ. Il peut porter l’élan d’un cygne vert sous un soleil jaune, puis devenir une surface d’attente entre une larme turquoise et un verre ambré. Dans les deux cas, la couleur refuse d’illustrer passivement le titre. L’optimisme prend une forme acide et couronnée ; l’oubli se manifeste par deux éléments que leur netteté rend impossibles à négliger. L’ampleur ne signifie donc pas abondance. Elle permet à l’écart de travailler.
L’Escarpin Corsaire
L’Escarpin Corsaire, également en 42 x 60 cm, fait basculer cette ampleur vers l’invention d’un objet impossible. Un escarpin rouge fend le blanc comme une proue, ses voiles noires capturent un vent qui n’est pas représenté, et le bleu franc cerne la scène. Le format donne à cette hybridation assez d’autorité pour qu’elle ne soit pas lue comme une simple plaisanterie graphique. La chaussure conserve son élégance, le navire sa direction. Leur fusion produit une logique neuve.
La proximité avec René Magritte se précise dans ce déplacement des usages ordinaires. Anna LAMARÉ ne juxtapose pas deux objets pour cultiver l’étrangeté : elle extrait de l’escarpin une capacité de départ que sa forme semblait déjà contenir. Le rouge devient direction, les voiles noires convertissent l’élégance en moyen de propulsion, le bleu inscrit l’ensemble dans une idée du large. L’humour intervient au moment exact où l’objet familier cesse d’obéir à sa fonction. Il ne dissipe pas le désir d’émancipation, il lui donne une silhouette mémorable.
Comparé au Cygne Optimiste, cet escarpin montre ce que le grand format apporte aux emblèmes d’Anna LAMARÉ. Le cygne conserve son corps animal sous une couronne séparée ; la chaussure, elle, change de nature par l’ajout des voiles. L’un avance grâce à une souveraineté affirmée par la couleur, l’autre grâce à une métamorphose structurelle. Le 42 x 60 cm accueille ces deux mouvements sans les diluer. Il offre assez de champ pour que l’image devienne événement.
Le Détail Oublié
Revenir au Détail Oublié après ces départs éclatants modifie sa lecture. La larme turquoise s’enroule sous l’œil au lieu de tomber, tandis que le verre ambré demeure entier dans le rouge. Le mouvement est retenu d’un côté, suspendu de l’autre. L’œuvre impose une durée moins spectaculaire que celle de l’escarpin-proue ou du cygne couronné. Son 42 x 60 cm ne cherche aucune conquête : il accorde à deux signes éloignés le temps de devenir équivalents.
C’est peut-être ici que le travail d’Anna LAMARÉ touche le plus justement à l’art contemporain : le format ne sert ni de simple contenant ni de marque d’importance. Il produit une conduite de l’attention. Les feuilles de 30 x 42 cm concentrent les rapports entre visage, oiseau, arche ou plume ; celles de 42 x 60 cm permettent aux objets de se séparer, de prendre une valeur narrative, parfois de changer de fonction. Chaque mesure engage une façon différente de rester devant l’image.
Dans Le Détail Oublié, la reproduction peut transmettre le turquoise, l’ambre et le rouge ; seule la feuille réelle impose l’écart exact entre la larme enroulée et le verre resté intact.


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