Arkadis MAGMA : troisième regard
↓ Share this articleOù mène cette passerelle mince qui court entre une porte bleue, une trappe de bois et des calculs griffés sur un mur crème ? Devant Les murs savent encore, la question vient avant le récit. À distance, la toile rassemble ses éléments en une grande construction verticale de 90 x 60 cm : le mur domine, les ouvertures ponctuent sa surface, les figures paraissent prises dans une mécanique qui les dépasse. En s’approchant, l’édifice perd pourtant son autorité massive. Les passerelles le découpent, les inscriptions l’entament, les portes font circuler l’œil d’un niveau à l’autre. Ce que l’on croyait fermé commence à fonctionner.
Cette bascule entre perception lointaine et examen rapproché organise une part décisive du travail d’Arkadis MAGMA. Les formes principales imposent d’abord une scène : un rideau, un livre monumental, une arche, un cercle céleste. Puis les détails corrigent cette première lecture. Une ligne devient un projet, une fissure contient une salle, une page se change en territoire. Les œuvres présentées par la galerie d’art L’Adresse des Maîtres® à Dreux appartiennent à la collection Le Grand Carnet des Illusions et sont réalisées à l’huile sur toile de lin. Ce choix technique compte moins comme indication de fabrication que comme condition de lecture : ces images réclament une surface capable de maintenir ensemble de grands aplats architecturaux et des signes beaucoup plus menus.
Les murs savent encore : le détail contredit la façade
Dans Les murs savent encore, le format vertical soutient l’idée d’une construction que l’on parcourt en hauteur. De loin, le mur crème pourrait former un écran stable. De près, les fines passerelles y circulent comme un réseau nerveux. Cette comparaison anatomique ne vient pas décorer la scène : elle modifie le statut du bâtiment. L’architecture cesse d’être un contenant inerte dès lors que les traits relient portes, trappes et inscriptions. Le lieu paraît mémoriser les déplacements accomplis ou encore possibles.
Deux figures occupent ce système sans l’expliquer. L’homme tient sur ses genoux un plan dont l’échelle semble excéder son corps ; la femme agit sur une serrure verticale. Leur différence d’action est précise. L’un déchiffre une représentation, l’autre éprouve un mécanisme. Arkadis MAGMA évite donc l’image trop commode du personnage contemplatif placé devant un décor mystérieux. Ici, comprendre engage une posture, une main, une relation disproportionnée entre le corps et ce qu’il tente d’ouvrir. Vu de loin, l’humain paraît dominé. À proximité, chaque geste devient une opération susceptible de réordonner l’ensemble.
L’invisible a ses plans, huile sur toile de lin de 60 x 90 cm, déplace cette recherche vers l’horizontale. Sous une arche sombre, un trait de graphite monte dans un ciel pâle ; le dos nu d’une femme concentre la seule clarté tiède décrite dans la composition. Deux régimes coexistent alors : la masse sombre cadre la scène, tandis que la ligne presque immatérielle tente de s’en extraire. L’horizontalité ouvre une étendue que Les murs savent encore comprimait dans son élévation. Pourtant, l’enjeu demeure voisin : rendre visible le moment où un obstacle devient mesurable.
Le trait de L’invisible a ses plans possède une fragilité productive. Il ne rivalise pas avec l’arche par le poids. Il progresse. L’huile permet ici de conserver l’écart entre l’assise des valeurs sombres et la minceur graphique de cette montée. Le rêve acquiert des corniches, des seuils et des proportions parce que la ligne ne flotte pas seule : elle prend appui sur une structure. C’est l’un des choix les plus fermes d’Arkadis MAGMA. L’artiste renonce à une indétermination vaporeuse de l’imaginaire. Ses visions ont besoin de plans, de charnières, d’escaliers et de résistances matérielles.
L’huile sur toile de lin, entre masse lointaine et notation rapprochée
La hauteur me reconnaît présente d’abord un rideau immense, chargé de gris, auquel un bleu froid reste accroché dans les plis. Cette masse textile occupe le seuil de l’image et retarde l’accès à ce qui se trouve derrière : passages, balcons, machines secrètes. Le format de 90 x 60 cm accentue le mouvement ascendant. À distance, le rideau fait presque toute la décision plastique. À proximité, les structures révélées derrière lui empêchent de réduire l’œuvre à un effet théâtral. Le dévoilement ouvre sur une construction encore plus complexe que l’obstacle initial.
Je préfère ici la résistance du gris à la promesse du bleu. Sans le poids des plis, la hauteur risquerait de devenir une idée générale. Or le rideau doit être soulevé ; sa présence mesure l’effort nécessaire pour atteindre les balcons et les passages. La verticalité ne célèbre donc pas une ascension déjà obtenue. Elle conserve le poids de ce qui retenait l’espace. Cette friction distingue La hauteur me reconnaît de Mes plans ont des ailes, où des feuilles monumentales se courbent comme des routes et où l’eau tombe au bord des plans.
Dans Mes plans ont des ailes, également au format 90 x 60 cm, le papier change d’échelle jusqu’à devenir relief. Les taches pourpres interrompent sa continuité, les courbes dirigent le parcours, la chute d’eau place au bord de la feuille une donnée qui ne relève plus de l’écriture. De loin, les plans composent une topographie verticale. De près, ils conservent leur statut de pages, avec ce que cela suppose d’inachevé et de révisable. Le projet n’est plus contenu dans le carnet : il prend la taille d’un lieu que le corps devrait gravir.
La toile de lin reçoit cette contradiction entre image construite et notation provisoire. Les schémas griffés de Les murs savent encore, le trait montant de L’invisible a ses plans et les pages courbées de Mes plans ont des ailes appartiennent au vocabulaire du dessin, pourtant ils sont maintenus dans la durée plus lente de la peinture à l’huile. Le dessin propose, mesure, corrige. La peinture fixe. Arkadis MAGMA les oblige à cohabiter sans effacer leur désaccord. Ses tableaux paraissent achevés dans leur composition, mais les signes qu’ils contiennent continuent de travailler contre toute clôture.
L’impossible devient ma maison pousse ce principe plus loin. Un rectangle rouge flotte entre des pages, les livres quittent leurs étagères, les escaliers refusent leur appui habituel et des schémas ouvrent des orbites. Le rouge agit d’abord comme un point de condensation visible à distance. Une fois proche, les rapports entre livres, marches et tracés prennent le relais. La connaissance n’est plus rangée selon l’ordre stable d’une bibliothèque : elle produit des déplacements physiques. Le tableau transforme la lecture en force de levage.
Ce rectangle rouge est d’autant plus efficace qu’il demeure simple parmi des éléments complexes. Arkadis MAGMA ménage ainsi une hiérarchie : une forme compacte saisit l’attention, puis les détails dispersent cette certitude. L’image avance par correction successive. Le même procédé anime plusieurs toiles, mais il ne donne jamais exactement le même résultat. Dans La hauteur me reconnaît, la grande forme cache. Dans L’impossible devient ma maison, elle aimante. Dans Les murs savent encore, le mur rassemble ce que les passerelles vont ensuite fragmenter.
Plusieurs vies me composent, du livre vu de loin aux mondes retenus dans les plis
Avec Plusieurs vies me composent, le format horizontal de 60 x 90 cm donne aux pages immenses l’ampleur d’un éventail. Leur couleur évoque un papier conservé longtemps, tandis que chaque pli contient une forêt, un théâtre ou une bibliothèque sous la lune. À distance, le livre forme une seule architecture ouverte. De près, son unité se divise en lieux incompatibles. Aucun ne prend définitivement le dessus. La composition fait tenir plusieurs directions sur un même support sans les réduire à des variantes décoratives.
Le titre trouve alors sa nécessité dans la matière visible. Les plis séparent les scènes, la courbe générale les maintient ensemble ; de cette combinaison naît l’idée d’une identité composée de trajectoires qui ne se sont pas abolies. Le tableau ne représente pas plusieurs existences sous forme de portraits successifs. Il les convertit en espaces conservés dans un même objet. Cette solution évite la narration chronologique. Le temps devient feuilletage.
Je garde les passages traite une question proche avec des moyens plus âpres. Les fissures noires traversent la pierre et chaque éclat retient une salle, un escalier ou une fenêtre. Là où Plusieurs vies me composent ordonne les possibles dans les plis d’un livre, cette toile les distribue dans une surface rompue. Les pages autorisaient encore l’ouverture volontaire. Les fissures, elles, indiquent qu’une rupture a déjà eu lieu. Une femme franchit un seuil tandis qu’un homme baisse les yeux : deux directions corporelles suffisent à inscrire le départ dans la structure même du tableau.
De loin, la pierre fracturée domine et les fragments semblent menacés de dispersion. En s’approchant, chaque cassure devient pourtant un lieu de conservation. Arkadis MAGMA renverse la fonction de la fente : elle ne se contente pas d’endommager, elle donne accès. Cette ambiguïté explique la persistance de ses images. Elles refusent les surfaces trop assurées, mais elles ne célèbrent pas davantage le chaos. Toute brèche doit contenir une pièce, toute perte laisser une organisation praticable.
J’ouvre la chambre des astres atteint une autre échelle. Un grand cercle tranche la matière ; dans son noir doré, des planètes flottent au-dessus d’un théâtre secret. La forme circulaire se lit immédiatement, presque comme une découpe. Les éléments célestes et la scène placée en dessous réclament ensuite une approche plus attentive. Le proche et le lointain ne correspondent plus seulement à la position du spectateur : ils coexistent dans l’image, entre l’intimité d’une chambre et l’étendue des astres.
Le cercle accomplit ce que la porte bleue de Les murs savent encore et l’arche de L’invisible a ses plans annonçaient à plus petite échelle. Il ne donne pas accès à un dehors ordinaire, mais à une extension intérieure du réel. Le noir doré, le papier ancien et la mécanique céleste confèrent à cette ouverture une gravité adulte. La merveille repose sur une construction : cercle, théâtre, positions planétaires. Rien n’est livré comme une apparition sans structure.
Le catalogue numérique d’Arkadis MAGMA, disponible en PDF auprès de la galerie de Dreux, permet de poursuivre les rapprochements entre formats verticaux, pages monumentales et passages architecturés. Mais J’ouvre la chambre des astres demande la présence physique de sa toile de 90 x 60 cm : il faut se tenir devant ce cercle noir doré pour constater comment, de loin, il fend la matière et comment, de près, il garde encore son théâtre secret.


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