Sirine SMIDA : second regard
↓ Share this articleL’huile fixe sur la toile des masses colorées qui s’affrontent avant même que l’image ne se laisse identifier. Chez Sirine SMIDA, un jaune de phare perce un violet profond, un bleu électrique tranche un orange incandescent, un œil noir retient l’éclatement des blancs et des terres brûlées. La couleur n’accompagne pas le sujet. Elle le met sous tension. C’est par elle que la voiture cesse d’être un objet familier, que l’animal impose une autorité calme et que le portrait acquiert la densité d’une prise de position. Présentées à L’Adresse des Maîtres® à Dreux, ces huiles sur toile occupent dans l’art contemporain une zone où l’efficacité immédiate de l’image n’exclut jamais une construction plus retenue.
Trois problèmes plastiques traversent particulièrement ce travail. Comment opposer des couleurs fortement contrastées sans réduire la peinture à un signal ? Comment convertir la frontalité mécanique en émotion durable ? Comment faire passer une même intensité de la carrosserie au visage, puis à l’animal, sans imposer à ces sujets un traitement identique ? Sirine SMIDA répond par écarts successifs. Elle conserve la netteté des rapports chromatiques, mais déplace leur fonction selon le format, le cadrage et la nature de la présence représentée.
« Retour de Cinéma » : le jaune traverse le crème et le bordeaux
Dans Retour de Cinéma, deux phares jaunes percent une étendue crème, tandis que le capot bordeaux progresse depuis la partie basse de la composition. Le contraste ne repose pas sur une opposition primaire brutale. Le jaune possède une acuité presque ponctuelle, le crème absorbe une partie de cette poussée et le bordeaux installe un poids plus dense. L’image avance donc selon trois vitesses chromatiques distinctes. Les phares atteignent immédiatement l’œil, le fond retarde leur impact, le capot donne au mouvement une assise.
Ce dosage modifie profondément la scène suggérée par le titre. Le retour ne prend pas la couleur sombre de la clôture. Le crème maintient une clarté diffuse, alors que le bordeaux confère à la voiture une élégance chargée, moins euphorique que décidée. La fiction mentionnée par Retour de Cinéma semble se prolonger parce que le jaune ne se dissout pas dans le fond. Il reste actif. La couleur transporte donc l’émotion au-delà de l’épisode raconté : quelque chose a eu lieu et continue d’agir dans le trajet qui suit.
La proximité avec Tamara de Lempicka devient ici formellement pertinente par l’association de la machine, de la maîtrise et d’une couleur raffinée qui refuse la neutralité. Sirine SMIDA ne traite pourtant pas la voiture comme un signe de modernité historique. Le bordeaux et le crème déplacent la question vers une expérience intérieure : l’allure extérieure de l’objet sert à mesurer une décision encore récente. La voiture arrive frontalement, mais sa couleur porte déjà un après. C’est l’un des renversements les plus justes de la toile.
Ça roule dans mon Cœur reprend deux phares jaunes, cette fois contre un violet profond. La modification paraît simple. Elle change pourtant toute la température affective de l’image. Le crème de Retour de Cinéma laissait circuler une douceur ; le violet concentre les phares et les rend plus insistants. Leur jaune ne paraît plus prolonger une soirée, il résiste à l’effacement. De l’une à l’autre, Sirine SMIDA fait passer la couleur du récit récent à la mémoire active. Le sujet demeure frontal, mais le temps pictural s’épaissit.
Le carré de 80 x 80 cm sur châssis 3D
Les œuvres automobiles citées ici adoptent un carré de 80 x 80 cm et l’épaisseur du châssis 3D. Ce choix retire à la voiture l’espace panoramique habituellement associé à la route. Aucun allongement du format ne vient faciliter la sensation de déplacement. La poussée doit naître à l’intérieur d’une forme stable, presque contraignante. Le carré retient. La couleur force le passage.
Rugir encore rend ce conflit particulièrement net. Un rouge frontal avance sous deux bandes blanches rectilignes ; les phares jaunes brûlent contre un vert presque irréel. Chaque couleur possède une fonction directionnelle. Le rouge pousse vers l’avant, les bandes maintiennent l’axe, le vert augmente l’étrangeté de l’ensemble. Le jaune agit comme un point de concentration. Sirine SMIDA renonce ici aux transitions apaisantes de Retour de Cinéma. Elle préfère des contacts francs entre les zones colorées, ce qui donne au recommencement évoqué par le titre une forme de nécessité physique.
La comparaison avec Andy Warhol, limitée au traitement de l’icône familière, aide à comprendre cette efficacité. Comme chez lui, l’objet connu gagne une autonomie par la couleur qui le soustrait à sa fonction courante. Chez SMIDA, toutefois, la voiture ne devient pas un motif répété ou distancié. Le rouge, les bandes blanches et les phares jaunes rabattent l’emblème mécanique vers une expérience personnelle : reprendre de la vitesse après une période ralentie. L’icône reste immédiatement lisible, mais elle porte un état qui ne se réduit pas à son image.
L’épaisseur du châssis renforce cette présence. La toile n’agit pas comme une simple ouverture fictive dans le mur ; le carré possède la consistance d’un objet qui s’avance. Cette donnée matérielle convient aux compositions frontales, car elle prolonge hors de la surface la poussée du capot et des phares. Aucune perspective décrite n’est nécessaire pour faire sentir le départ. Le support lui-même refuse l’effacement.
La liberté me va bien prend une autre direction. L’orange incandescent fend le turquoise, mais l’opposition produit moins de gravité que le rouge et le vert de Rugir encore. Le turquoise ouvre le champ chromatique ; l’orange conserve la netteté d’un choix déjà pris. La liberté annoncée par le titre dépend précisément de ce rapport : une couleur chaude se détache sans écraser celle qui l’entoure. L’indépendance n’a pas besoin d’une lutte visible. Elle tient à la clarté du détachement.
Je préfère ici la retenue de ce conflit à l’agressivité maîtrisée de Rugir encore. L’orange et le turquoise laissent davantage d’espace mental autour de la voiture familière. Le passé associé à l’objet n’alourdit pas le tableau ; il devient une réserve d’élan. Le format identique souligne la différence : deux carrés de 80 x 80 cm peuvent contenir la même idée de départ, l’un sous forme de reprise combative, l’autre comme accord retrouvé avec sa propre trajectoire.
« L’instinct ne s’excuse pas » : un œil noir parmi les facettes froides
Avec L’instinct ne s’excuse pas, huile sur toile de 70 x 120 cm, la couleur ne propulse plus une machine. Elle organise la vigilance d’un animal. Un œil noir demeure calme sous des blancs fragmentés, des bleus froids et des terres brûlées. Ces éléments entourent le point sombre sans le disperser. Plus les facettes semblent actives, plus l’œil paraît stable. La puissance naît de cette dissociation entre une périphérie morcelée et un centre qui ne cède rien.
Le noir joue donc un rôle inverse de celui des phares jaunes. Dans les voitures, la couleur claire perce et projette. Ici, la valeur la plus sombre retient l’ensemble. Les bleus froids instaurent une distance, les terres brûlées réintroduisent une chaleur contenue, tandis que les blancs découpés empêchent la surface de devenir uniforme. L’instinct évoqué par le titre ne relève pas d’une explosion. Il se définit par la capacité à maintenir plusieurs énergies autour d’un point fixe.
La différence d’échelle avec Je choisis l’intensité, 60 x 80 cm, compte autant que le passage de l’animal au portrait. Dans la première œuvre, le format de 70 x 120 cm accorde aux facettes colorées un champ plus ample autour de l’œil. Dans la seconde, le vert profond traverse les poignets, l’or accroche l’orange et le geste prend directement en charge la composition. L’animal concentre. Le corps humain commande.
Cette distinction empêche la couleur de devenir une signature appliquée de manière uniforme. Les bleus, les blancs et les terres brûlées construisent une autorité immobile dans L’instinct ne s’excuse pas. Le vert, l’or et l’orange de Je choisis l’intensité articulent une souveraineté plus consciente d’elle-même. Le regard latéral du portrait ne cherche pas l’accord du spectateur ; la couleur a déjà établi ses limites. L’or ne décore pas le geste. Il en accentue la capacité à ordonner la chaleur orange.
Sirine SMIDA atteint ici un point délicat : la grâce n’adoucit pas la puissance, elle lui donne une forme tenable. Le vert aux poignets empêche l’orange de saturer l’image, comme le noir de l’œil animal empêche les facettes de se disperser. Dans les deux toiles, une zone chromatique moins expansive maîtrise les couleurs les plus actives. La présence vient de cette discipline.
« La Vie Prend de l’Avance » : bleu électrique, orange incandescent, six phares
La Vie Prend de l’Avance condense les recherches menées dans les autres images automobiles. Le bleu électrique fend l’orange incandescent et six phares rassemblent la clarté en plusieurs points. Contrairement aux deux phares de Retour de Cinéma ou de Ça roule dans mon Cœur, cette multiplication ne produit pas une simple augmentation quantitative. Elle modifie le régime de la composition : l’énergie n’est plus concentrée dans un seul couple lumineux, elle se distribue sur la face de la voiture.
Le bleu et l’orange forment l’opposition la plus tranchée de cet ensemble. L’un coupe, l’autre porte une chaleur expansive. Leur contact rend perceptible une avance qui commence avant tout déplacement effectif. Le titre prend alors une précision plastique : la vie n’est pas figurée par une route ou par un horizon, mais par l’écart chromatique entre deux zones qui refusent de se neutraliser. La décision existe déjà dans la couleur.
Ce tableau de 80 x 80 cm maintient la contradiction décisive du travail de Sirine SMIDA. Le carré stabilise, les contrastes accélèrent. Le châssis 3D donne une épaisseur matérielle, tandis que les six phares poussent l’image vers l’avant. La réussite tient à l’absence de compromis entre ces forces. La peinture ne cherche pas à simuler une vitesse descriptive ; elle fabrique les conditions visuelles d’une impatience maîtrisée.
À la galerie d’art de Dreux, cette œuvre exige que l’on s’approche de ses rapports exacts plutôt que de s’arrêter à l’emblème automobile. Il faut mesurer ce que le bleu retire à l’orange, puis ce que les six phares restituent à la face frontale. La Vie Prend de l’Avance reste alors devant nous comme un carré impossible à immobiliser, avec son bleu électrique taillant encore dans l’orange incandescent.


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