Joedane RIBAUD — Portrait d’Artiste
↓ Share this articleLes braises d’ambre suspendues dans le bleu ardoise et la trouée cyan de « La lumière choisit de rester » font céder, à mesure que l’on s’approche, le besoin de tout comprendre. De loin, l’huile sur toile de 73 x 60 cm rassemble ses valeurs en une profondeur presque continue. De près, les zones colorées cessent d’obéir à une géographie certaine : l’ambre flotte, le cyan retient l’œil, le bleu recule sans livrer de limite stable. Joedane RIBAUD travaille précisément cet écart entre l’image perçue comme un territoire et la peinture éprouvée comme une décision.
Les œuvres présentées à L’Adresse des Maîtres®, galerie d’art à Dreux, posent plusieurs fois la même question plastique sans lui donner la même réponse : jusqu’où une forme peut-elle rester indéterminée sans perdre sa puissance d’apparition ? À distance, des horizons se constituent, des lueurs ouvrent un passage, des masses semblent émerger d’un fond. L’approche dérègle ces certitudes. La couleur ne décrit plus un site ; elle organise des rapports de pression, de retrait et de résistance. C’est dans cet intervalle que le travail de Joedane RIBAUD prend sa densité.
Son art contemporain repose moins sur la multiplication des signes que sur quelques oppositions fermement tenues : bleu et ambre, obscurité et éclaircie, masse et trouée. Chaque toile renonce à préciser ce qu’elle pourrait facilement suggérer. Une île demeure possible, mais son contour se dérobe. Un horizon semble se fixer, puis la brume le reprend. Ce renoncement n’appauvrit pas l’image. Il lui laisse le temps d’agir.
« La lumière choisit de rester », une profondeur qui change avec la distance
Dans « La lumière choisit de rester », la trouée cyan possède une fonction décisive. Entourée par le bleu ardoise et ponctuée de braises d’ambre, elle pourrait passer de loin pour le centre lumineux de la composition. En s’approchant, elle devient moins un centre qu’une réserve : une zone où la peinture suspend l’identification. Eau secrète, ouverture ou profondeur, aucune hypothèse ne s’impose durablement. Le tableau maintient la perception dans cet état rare où l’incertitude ne réclame pas d’être corrigée.
Le format vertical, 73 x 60 cm, accentue cette conduite. La profondeur n’est pas étalée comme un panorama ; elle se resserre dans une surface où les lueurs paraissent séparées par des distances plus mentales que topographiques. Les points d’ambre ne mesurent rien. Ils produisent pourtant du lointain, parce que leur chaleur tranche avec la masse froide du bleu ardoise. Joedane RIBAUD obtient donc l’espace par contraste chromatique plutôt que par construction descriptive. De loin, le tableau paraît ample. De près, cette ampleur tient à très peu de choses.
L’huile joue ici un rôle essentiel. Sa capacité à maintenir une couleur dans sa densité permet au cyan, à l’ambre et au bleu de conserver des autorités distinctes sans être réduits à des signes. Rien n’oblige la trouée claire à devenir une figure. Rien ne force les braises à se réunir en constellation. La technique soutient cette autonomie des zones colorées, et l’expérience qui en résulte dépend directement de leur coexistence : la toile demeure stable dans son ensemble, mais aucune lecture locale ne vient la fermer.
La parenté avec Turner, évoquée à propos de plusieurs de ces peintures, se précise à cet endroit. Elle tient à la souveraineté accordée à la lumière, capable de produire l’espace sans servir un objet déjà constitué. Chez RIBAUD, toutefois, la lumière sélectionne. La trouée cyan et les fragments d’ambre ne dissipent pas le bleu ardoise ; ils préservent quelques présences à l’intérieur de son étendue. L’obscurité reste active. Elle donne à ce qui persiste sa valeur affective.
« La lumière tient parole », huile sur toile de 55 x 70 cm, déplace ce problème vers l’horizontale. Une lueur abricot fend des masses bleues. Le geste spatial devient plus directionnel : l’éclaircie traverse, ouvre une issue et conduit la lecture latéralement. Là où « La lumière choisit de rester » retient ses foyers lumineux dans une profondeur verticale, « La lumière tient parole » organise une sortie. Les deux œuvres associent le bleu à une épreuve de durée, mais la première protège une survivance quand la seconde construit un passage.
Je préfère la retenue plus ambiguë de « La lumière choisit de rester ». La trouée cyan ne résout pas la profondeur et les braises d’ambre ne promettent aucune délivrance nette. Cette résistance empêche l’émotion de se fixer trop vite sur l’espoir. La toile exige une disponibilité plus austère : accepter qu’une présence demeure sans obtenir d’elle un contour.
L’huile sur toile entre champ coloré et formes naissantes
Avec « Le Feu Choisit la Vie », huile sur toile de 60 x 60 cm, l’espace change brutalement de régime. Une nappe corail mêlée d’or acide et de rose poudré enveloppe des verticales noires. De loin, le carré concentre l’expansion de la chaleur ; aucune direction ne bénéficie de l’élan naturel d’un format horizontal ou vertical. La couleur semble donc pousser contre les quatre limites avec une intensité comparable. De près, les verticales noires introduisent une mesure plus fragile. Elles interrompent le champ sans le dominer.
Ces traits dressés peuvent évoquer des pousses après l’incendie, mais leur intérêt plastique vient de leur disproportion avec la nappe colorée. Le corail, l’or acide et le rose occupent la majeure partie de l’image ; le noir n’y survit que sous forme de verticales minces. Pourtant, ce sont elles qui modifient le sens de la chaleur. Sans leur présence, la couleur risquerait de rester atmosphérique. Avec elles, elle devient la condition d’une reprise, comme si une structure élémentaire pouvait surgir au sein même de ce qui semblait la dissoudre.
La référence à Rothko trouve ici sa précision formelle, dans la manière dont une étendue colorée transforme la perception du silence. RIBAUD ne reprend pas un dispositif de champs superposés ; elle met une nappe chaude à l’épreuve de signes noirs qui paraissent vulnérables. Le carré renforce cette confrontation parce qu’il refuse l’échappée panoramique. L’émotion naît de deux faits concrets, l’ampleur du corail et la minceur des verticales, puis se formule comme une confiance physique accordée à ce qui recommence.
« Le monde recommence ici », également au format 60 x 60 cm, reprend l’idée de naissance avec une économie très différente. Un champ jaune pâle occupe la surface, tandis que des élans corail, lilas et bleu givré montent depuis la lisière inférieure. Le carré ne comprime plus un feu ; il donne une assise égale à une apparition encore basse. De loin, le jaune rassemble l’ensemble dans une clarté ouverte. En s’approchant, les formes venues du bord inférieur conservent leur statut inachevé. Elles montent, mais aucun nom ne les arrête.
La comparaison des deux carrés révèle un choix majeur. Dans « Le Feu Choisit la Vie », les verticales noires résistent à l’enveloppement chromatique. Dans « Le monde recommence ici », les poussées corail, lilas et bleu givré participent déjà au champ jaune qui les accueille. La première toile fonde son énergie sur une différence de valeur fortement marquée ; la seconde laisse les formes apparaître par proximité lumineuse. Une même idée de recommencement reçoit donc deux structures opposées : survivre dans la chaleur ou naître dans l’indéterminé.
Cette différence devient sensible parce que l’huile maintient l’autorité propre de chaque teinte. Le jaune pâle ne sert pas de simple arrière-plan, pas plus que le corail n’est un accent décoratif. Chaque couleur occupe une fonction spatiale. Le jaune élargit. Le bleu givré refroidit la lisière. Le lilas empêche le passage du bas vers le haut de devenir trop prévisible. De près, cette distribution retarde la reconnaissance ; de loin, elle produit la sensation cohérente d’un commencement.
73 x 60 cm : l’horizon vertical de « Demain commence en bleu »
« Demain commence en bleu » reprend le format vertical de 73 x 60 cm, mais l’horizon y conserve une puissance structurante. Un halo jaune se lève derrière des masses bleues, sous une brume qui semble faire respirer la limite. De loin, la composition pourrait être saisie comme une aube. De près, l’opposition entre le halo et les masses empêche cette lecture de devenir narrative : aucune scène ne se précise, aucun lieu ne prend possession de la couleur.
Le titre oriente vers l’avenir, tandis que la peinture le rend déjà actif. Le jaune n’attend pas au bord du bleu ; il travaille derrière lui. Les masses bleues conservent leur poids, pourtant leur contour perd l’autorité d’une frontière. Cette relation matérielle, une clarté postérieure et des formes sombres placées devant elle, produit le sentiment d’un changement irréversible. L’avenir ne vient pas sous la forme d’un objet nouveau. Il modifie la valeur de ce qui était déjà là.
Le bleu relie cette toile à « La lumière choisit de rester », mais sa fonction s’est déplacée. Dans cette dernière, le bleu ardoise construit une profondeur où quelques braises persistent. Dans « Demain commence en bleu », les masses bleues deviennent le seuil devant lequel le halo jaune gagne en intensité. L’une absorbe et conserve ; l’autre fait obstacle, puis laisse pressentir son dépassement. À distance, cette différence peut sembler mince. L’approche révèle deux conceptions distinctes de la durée.
« L’indompté devient mon horizon », troisième huile sur toile de 73 x 60 cm parmi les œuvres citées, pousse la tension plus loin. Un bleu glacé fend l’obscurité, tandis qu’un rouge incandescent surgit à ses lisières. Les couleurs ne distribuent plus calmement profondeur et éclaircie. Elles produisent une coupure. Des îles peuvent dériver, des abîmes paraître respirer, mais chaque frontière demeure trop instable pour constituer une carte.
La proximité change encore la nature de cette géographie. De loin, le bleu glacé peut unifier la composition autour de sa percée. De près, le rouge aux lisières empêche cette unité de devenir paisible. Il agit comme une pulsation périphérique, située là où une forme devrait normalement s’achever. Le bord cesse alors d’être une clôture : il devient le lieu où l’énergie revient. C’est à partir de ces deux éléments, la fente bleue et l’incandescence rouge, que l’œuvre peut porter une affirmation de liberté sans se réduire à un symbole.
Entre les horizons brumeux de « Demain commence en bleu » et les limites heurtées de « L’indompté devient mon horizon », Joedane RIBAUD mesure ce que l’on accepte de perdre en s’approchant : la sécurité d’un paysage, la stabilité d’un contour, parfois même la distinction entre fond et forme. Ce que l’on gagne n’est pas une explication cachée, mais une expérience plus exigeante de la couleur. Le lointain organise. La proximité rend les forces à leur indécision.
À Dreux, ces toiles imposent au mur une profondeur qui ne dépend ni d’une grande dimension ni d’une accumulation de motifs. Dans les 73 x 60 cm de « L’indompté devient mon horizon », le bleu glacé ouvre l’obscurité et le rouge incandescent en reprend les bords. C’est devant cette coupure précise, impossible à stabiliser par reproduction, que l’œuvre mérite d’être éprouvée dans sa matière réelle.


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