Artistic Felting — Art Contemporain
↓ Share this articleÀ mesure que l’on s’approche, la laine retient l’attention dans ses fibres, ses contours souples et la clarté qu’elle filtre, jusqu’à faire éprouver le foyer comme une sensation physique. Chez Karen XARDEL, le format règle cette proximité avec précision. Un chapeau épouse virtuellement le corps, trois maisonnettes lumineuses ramènent l’architecture à la taille d’un objet tenu entre les mains, une guirlande longue de 1m20 étire au contraire la perception le long d’une branche brute.
La sélection présentée à L’Adresse des Maîtres®, galerie d’art à Dreux, réunit cinq œuvres relevant de l’Artistic Felting. Leur cohérence ne tient pas à la répétition d’un motif décoratif. Elle naît d’un problème plastique plus exigeant : comment une matière associée à la chaleur et au contact peut-elle produire une présence contemporaine sans perdre son caractère manuel ? XARDEL répond par l’échelle, par la découpe et par la circulation de la lumière. Chaque format détermine une manière différente de s’approcher.
Artistic Felting, échelle
Le feutrage transforme la laine cardée par des gestes répétés, avec de l’eau tiède et du savon. Sous l’action de la main, les fibres se rapprochent, s’accrochent et finissent par former une masse cohérente. La main n’ajoute donc pas seulement une forme extérieure : elle agit dans l’épaisseur. À l’œil nu, cette opération reste perceptible dans la densité du chapeau, la légère irrégularité d’une coque blanche ou la porosité des sphères lumineuses. La surface conserve le passage du geste sans devenir démonstrative.
Cette technique rend le format particulièrement actif. Une forme de 20 x 15 cm n’est pas simplement une grande sculpture réduite. L’épaisseur de la laine, les ouvertures découpées et la lumière intérieure imposent une expérience rapprochée. Le spectateur ne domine pas une architecture miniature comme il consulterait une maquette. Il cherche les seuils, suit les contours, mesure la résistance de la matière autour des fenêtres. La petite échelle concentre l’attention.
À l’opposé, la guirlande de 1m20 transforme des unités légères en continuité. La fibre n’y forme plus un volume centralisé : elle ponctue une ligne. Entre ces deux régimes, concentration et extension, Karen XARDEL montre ce que le Feutrage d’Art peut apporter à l’art contemporain. La technique commande une durée d’approche. On ne saisit pas de la même façon une enveloppe adaptée à la tête, un abri de 20 x 15 cm et une suite de lueurs réparties sur plus d’un mètre.
Le chapeau rouge
« Rouge feutré, mémoire en floraison » est défini par un tour de tête de 55 cm. Cette mesure fonctionnelle maintient l’œuvre au voisinage immédiat du corps, même lorsqu’elle n’est pas portée. La courbe enveloppante reste lisible comme une possibilité d’usage ; la densité du feutre lui oppose cependant une autonomie sculpturale. L’objet garde la mémoire d’une tête absente. Son format produit donc une présence par soustraction : le corps n’apparaît pas, mais sa mesure persiste.
Le rouge amplifie cette présence. Il ne recouvre pas une surface neutre, il semble pris dans l’épaisseur même de la laine. La bande brune nouée resserre la forme et introduit un arrêt chromatique. Entre le rouge continu, le nœud brun et la courbure du bord, la composition rassemble ce qui pourrait se disperser dans l’intensité de la couleur. Le chapeau devient un lieu de contention. La matière chaude porte la mémoire affective, tandis que la bande rappelle le geste concret d’attacher.
Les chardons séchés mentionnés autour de l’œuvre installent une friction matérielle décisive. Le feutre absorbe la lumière et promet le contact ; les chardons opposent leur texture sèche, plus âpre. Cette rencontre empêche le rouge de glisser vers une douceur sans résistance. Elle associe la protection à l’expérience vécue, avec ce qu’elle contient d’accrocs. Le format corporel renforce cette lecture : l’âpreté reste proche de la peau, même si les matières ne se confondent pas.
Par rapport aux maisonnettes lumineuses, « Rouge feutré, mémoire en floraison » renonce à la clarté intérieure. Sa couleur agit depuis la masse. Les architectures de 20 x 15 cm sont traversées par une source lumineuse ; le chapeau affirme une opacité dense. L’œuvre demande moins de pénétrer visuellement la matière que d’en éprouver la capacité d’enveloppement. Ce déplacement est majeur : Karen XARDEL ne traite pas la laine comme un vocabulaire uniforme, elle lui attribue une fonction selon l’échelle.
Trois maisons de laine
« Refuge de laine, lueur intérieure », « Veillée de laine, maison en veille » et « Éclat secret d’une maisonnette de laine » partagent le même format, 20 x 15 cm. Cette identité de dimensions rend les écarts formels plus nets. Les trois œuvres ne cherchent pas l’ampleur architecturale. Elles condensent la notion de foyer dans une coque feutrée, assez réduite pour que la lumière paraisse protégée par la matière elle-même.
Dans « Refuge de laine, lueur intérieure », la forme monte jusqu’à un sommet spiralé. La verticalité et la torsion éloignent la maisonnette de la géométrie domestique ordinaire. Le contour semble encore travaillé par l’énergie des fibres, comme si l’abri demeurait en croissance. Les fenêtres découpées interrompent cette poussée. Elles produisent des passages précis dans une masse continue, donnant à la lumière la fonction d’un seuil plutôt que celle d’un simple éclairage.
« Veillée de laine, maison en veille » accentue la parenté entre la construction et la pousse végétale. Sa forme organique et torsadée porte cependant une mémoire domestique grâce aux portes et aux fenêtres taillées dans l’épaisseur. Ce sont ces découpes qui maintiennent l’œuvre au bord du reconnaissable. Sans elles, la silhouette pourrait se lire comme une formation de laine autonome. Avec elles, la fibre devient habitation. Le format miniature resserre alors une question très actuelle : de quelle quantité d’espace avons-nous besoin pour identifier un refuge ?
Le motif de la maisonnette pourrait céder à une imagerie rassurante. Karen XARDEL évite cet enfermement par la tension entre la ouate modelée et les ouvertures nettes, entre la torsion du sommet et la stabilité nécessaire d’un abri. Je trouve ce décalage plus convaincant que la seule nostalgie de l’enfance : la douceur acquiert une structure, donc une résistance. Le foyer ne se réduit plus au souvenir, il devient une forme dont la précarité reste visible.
Lumière à petite échelle
« Éclat secret d’une maisonnette de laine » déplace encore l’équilibre. La coque blanche, pointue, présente une surface légèrement irrégulière. Un motif végétal intervient sur cette enveloppe, tandis que la lumière dorée passe depuis l’intérieur. Blanc dehors, clarté chaude dedans : la différence de valeur rend immédiatement perceptible l’épaisseur qui les sépare. La matière ne sert pas à cacher la source. Elle en règle l’accès.
Le format de 20 x 15 cm rend cette modulation décisive. Sur une structure beaucoup plus grande, les fenêtres pourraient devenir des ouvertures architecturales. Ici, elles restent des entailles dans une masse travaillée à la main. Leur petitesse oblige à parcourir la coque avant d’atteindre la clarté. La maison garde quelque chose d’une coquille : elle protège parce qu’elle enveloppe étroitement, et cette proximité donne à la lumière une valeur affective.
Le feutrage modifie également les ombres. La surface irrégulière ne renvoie pas une clarté uniforme ; elle en retient certaines variations. Cette vibration mesurée rappelle que l’objet résulte de fibres fusionnées par l’eau tiède, le savon et la répétition du geste. Le procédé demeure inscrit dans la peau de l’œuvre. La lumière n’efface pas le travail, elle le rend plus lisible.
Entre « Refuge de laine, lueur intérieure » et « Éclat secret d’une maisonnette de laine », le même format engendre donc deux présences. La première dirige l’attention vers la montée spiralée et les fenêtres ; la seconde concentre la perception sur la coque blanche, sa pointe et son motif végétal. L’une semble pousser, l’autre contient. Leur proximité dimensionnelle permet de mesurer combien un contour suffit à modifier la relation physique à une œuvre miniature.
La guirlande d’1m20
« Lueurs suspendues sur l’écorce du temps » quitte la concentration des maisonnettes pour une longueur de 1m20. Des sphères de laine feutrée, légères et poreuses, abritent la lumière le long d’une guirlande qui enlace une branche brute. Le passage du volume unique à la succession change entièrement la présence de l’œuvre. Aucun centre ne s’impose durablement. L’attention circule d’une boule lumineuse à la suivante, puis rencontre les irrégularités du végétal.
La branche apporte une dureté sèche que les sphères ne cherchent pas à masquer. La laine se pose autour d’une matière issue du vivant ; le fil assure la continuité entre leurs textures. Cette construction linéaire donne au geste patient une amplitude nouvelle. Là où le chapeau rassemble la fibre autour d’un vide corporel, là où les maisons enferment une clarté, la guirlande répartit plusieurs foyers sur une longueur réelle.
Le choix d’unités poreuses compte davantage que leur seule répétition. Chaque sphère filtre la lumière sans l’emprisonner complètement. L’espace entre les boules demeure actif, scandé par le fil et la branche. Le format étendu ne cherche donc pas une monumentalité compacte. Il avance par intervalles. Cette économie permet à la laine de rester légère, alors que « Rouge feutré, mémoire en floraison » insistait sur sa densité.
La galerie de Dreux montre avec cette œuvre le déplacement le plus ample du corpus : le feutrage quitte l’objet tenu ou l’abri miniature pour organiser une durée latérale. La matière artisanale rencontre la forme contemporaine de la guirlande lumineuse sans perdre la trace des mains. Dans « Lueurs suspendues sur l’écorce du temps », il faut suivre jusqu’au bout les sphères poreuses et la branche brute pour comprendre comment 1m20 de laine, de fil et de clarté peuvent changer notre mesure d’une présence.

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