Oil Painting on 3D Stretched Canvas — Art Contemporain
↓ Share this articleLe carré prend la route.
Le châssis 3D
À L’Adresse des Maîtres® à Dreux, cinq œuvres de Sirine SMIDA relèvent de la technique Oil Painting on 3D Stretched Canvas, désignée en français comme une huile sur toile montée sur châssis 3D. Toutes appartiennent à la Collection Voiture et adoptent le même format, 80 x 80 cm : « La liberté me va bien », « Rugir encore », « Retour de Cinéma », « La Vie Prend de l’Avance » et « Ça roule dans mon Cœur ». Ce protocole constant permet une comparaison précise. Les dimensions restent fixes, le véhicule demeure le foyer de l’image, mais chaque toile redistribue l’élan par la couleur, le cadrage et la direction suggérée.
La technique repose sur une succession matérielle simple à comprendre. La toile est tendue et fixée sur un châssis doté d’une épaisseur marquée, puis la couleur à l’huile est déposée au moyen d’outils de peinture, notamment le pinceau ou la brosse. La durée de travail propre à l’huile autorise la mise en place des zones colorées et l’ajustement des contours. Rien ne permet ici d’attribuer à Sirine SMIDA un type précis de touche, d’empâtement ou de reprise. À l’œil nu, l’information décisive vient d’abord de la tension plane de la toile, de l’épaisseur du support et de la puissance des rapports chromatiques.
Un châssis 3D donne à la peinture une présence physique plus accusée qu’un support mince. Le tableau avance depuis le mur, sans cesser d’être une surface frontale. Sirine SMIDA exploite cette contradiction avec une remarquable cohérence : ses voitures viennent vers nous ou fendent l’espace peint, tandis que l’objet-tableau possède lui-même une avancée réelle. Une autre artiste utilisant le même procédé pourrait accentuer les côtés, l’épaisseur ou l’effet d’objet. SMIDA concentre plutôt l’expérience sur la face peinte. Le volume du châssis soutient l’image sans la concurrencer. C’est déjà une décision esthétique.
Le carré motorisé
Le format carré résiste naturellement à l’idée de trajectoire. Il ne privilégie aucune direction et stabilise la composition. Or Sirine SMIDA lui impose des départs, des arrivées et des percées. Dans « La liberté me va bien », une étendue turquoise est traversée par un orange incandescent. La netteté de cette séparation suffit à faire naître une direction. Le déplacement ne dépend donc pas d’une route décrite ou d’une destination visible : il procède du choc entre deux champs colorés, puis de la voiture familière qui convertit ce contraste en décision personnelle.
Le carré de 80 x 80 cm évite deux facilités. Il renonce au panorama, qui aurait étiré la route, et au petit format, qui aurait transformé la voiture en motif précieux. L’échelle maintient une confrontation directe entre le véhicule et celui qui se tient devant la toile. Dans « La liberté me va bien », le turquoise ouvre une étendue tandis que l’orange la coupe avec autorité. Cette opposition matérielle donne forme à une liberté adulte, dégagée de l’agitation. Le passé n’est pas effacé : la voiture familière le remet en marche, comme si l’objet conservait assez de mémoire pour devenir l’instrument d’un choix présent.
« La Vie Prend de l’Avance » retourne cette organisation. Le bleu électrique fend cette fois un orange incandescent, et six phares concentrent l’intensité sur l’avant du véhicule. L’œuvre ne se contente plus de suggérer qu’une route peut être choisie. Elle comprime l’instant qui précède le départ. Le nombre des phares renforce la densité frontale, pendant que l’opposition du bleu et de l’orange pousse l’image hors de sa stabilité carrée. L’avance annoncée par le titre se produit plastiquement : l’énergie semble avoir précédé le mouvement.
Le châssis 3D intervient alors avec justesse. Son épaisseur objective répond à cette anticipation peinte, sans fabriquer artificiellement de vitesse. La toile occupe un volume réel, et le véhicule concentre une poussée fictive. Je trouve cette retenue plus convaincante qu’un usage spectaculaire du support : SMIDA n’a pas besoin de convertir la peinture en relief descriptif. Elle laisse le carré contenir l’élan, ce qui augmente la tension. L’image paraît prête à sortir de son cadre logique, mais demeure tenue par quatre côtés égaux.
« Rugir encore »
Dans « Rugir encore », le rouge vient frontalement, traversé par deux bandes blanches qui restent droites. Deux phares jaunes brûlent sur un vert presque irréel. Le véhicule n’est plus seulement associé au départ : il devient une masse qui s’affirme. Les bandes blanches fixent une direction sans courbe ni hésitation, tandis que le rouge rapproche optiquement le capot. Le vert, moins attendu pour porter une scène de vitesse, retire à l’image toute vraisemblance ordinaire. La couleur ne décrit pas un environnement, elle construit les conditions mentales d’un recommencement.
La parenté proposée avec Andy Warhol prend ici un sens formel précis. Elle tient à la transformation d’une machine identifiable en icône moderne, puis à l’usage de couleurs assez franches pour détacher l’objet de sa fonction courante. SMIDA ne traite pourtant pas la voiture comme une image froide ou reproductible. Les deux bandes blanches, les phares jaunes et la poussée rouge condensent une énergie intérieure : reprendre de la vitesse après une période ralentie. L’objet familier garde sa lisibilité, mais son frontal devient presque une déclaration physique.
« Ça roule dans mon Cœur » reprend les deux phares jaunes, cette fois contre un violet profond. Le rapprochement avec « Rugir encore » révèle un déplacement décisif. Sur le vert irréel, les phares participaient à une attaque visuelle menée par le rouge. Dans le violet, ils retiennent quelque chose du passé. Même disposition frontale, autre temporalité. La mémoire ne se traduit pas par un recul du véhicule ni par des couleurs affadies : elle reste motrice. Sirine SMIDA refuse donc l’équivalence facile entre souvenir et immobilité.
C’est peut-être là que son utilisation de l’huile sur châssis épais se distingue le plus nettement. La durabilité matérielle suggérée par la toile tendue et la présence stable du support accueillent un motif voué au mouvement. Dans « Ça roule dans mon Cœur », les phares percent le violet et maintiennent le départ disponible. Le souvenir n’est pas placé derrière l’action. Il l’alimente. Ce renversement éloigne l’œuvre d’une simple imagerie automobile nostalgique, car la voiture demeure chargée d’un futur possible.
Couleurs de départ
D’une toile à l’autre, Sirine SMIDA ne réserve pas une couleur à une émotion fixe. L’orange de « La liberté me va bien » porte la décision contre le turquoise ; celui de « La Vie Prend de l’Avance » devient un champ que le bleu électrique traverse. Le jaune des phares attaque le vert dans « Rugir encore », puis perce le violet dans « Ça roule dans mon Cœur ». Une même intensité chromatique peut donc servir l’affirmation ou la persistance du souvenir. Ce déplacement empêche la Collection Voiture de fonctionner comme un code fermé.
La parenté avec Tamara de Lempicka, évoquée pour « La Vie Prend de l’Avance » et « Retour de Cinéma », repose sur l’association de la vitesse et d’une élégance moderne maîtrisée. Elle ne réduit pas les œuvres à une citation stylistique. Chez SMIDA, les six phares de la première toile produisent une concentration presque volontaire, tandis que le capot bordeaux de la seconde avance sur une douceur crème. La modernité ne dépend pas d’un décor ou d’un signe d’époque : elle surgit de la manière dont une surface colorée transforme la conduite en façon d’habiter sa propre décision.
Cette peinture renonce également à raconter la route dans son entier. Ni étapes successives ni destination détaillée : le récit se contracte dans l’avant de la voiture, les phares, le capot et la rencontre entre deux couleurs dominantes. Ce choix explique l’efficacité du format carré. Le déplacement ne se lit pas horizontalement comme une suite d’événements. Il se concentre dans un instant qui presse. L’art contemporain automobile trouve souvent son énergie dans la vitesse représentée ; SMIDA la place davantage dans ce qui précède ou prolonge l’action.
« Retour de Cinéma »
« Retour de Cinéma » ralentit cette pression sans l’annuler. Deux phares jaunes traversent une zone crème, et le capot bordeaux avance avec l’assurance d’une arrivée prévue. Après le rouge offensif de « Rugir encore » et le bleu électrique de « La Vie Prend de l’Avance », le bordeaux modifie la température affective de la série. Il conserve la densité du rouge, mais lui retire son caractère frontalement combatif. Le crème, de son côté, accueille l’avancée au lieu de lui opposer une rupture brutale.
Le titre introduit un après-coup précis. Le film est terminé, pourtant le trajet prolonge son effet. Les phares jaunes et le capot bordeaux suffisent à faire du retour un moment encore chargé de fiction. L’œuvre évite l’illustration narrative : aucun épisode n’est raconté, aucune scène n’est détaillée. La composition retient seulement ce point où une expérience imaginaire modifie une décision réelle. Le quotidien reçoit alors une intensité nouvelle sans perdre sa forme familière. La voiture relie les deux régimes.
La technique Oil Painting on 3D Stretched Canvas trouve ici son emploi le plus mesuré. La profondeur du châssis donne du poids à l’arrivée, tandis que le 80 x 80 cm enferme le prolongement du récit dans une forme rigoureuse. La couleur à l’huile maintient l’autorité des zones crème, bordeaux et jaunes sans qu’il soit nécessaire d’ajouter un effet matériel non attesté. Devant « Retour de Cinéma », il reste à éprouver cette avancée contenue : deux phares percent encore la douceur crème, et le capot bordeaux n’a pas fini d’arriver.

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