Printmaking — Art Contemporain
↓ Share this articleQue l’espoir ne dit rien du poids du papier, de la pression qui y inscrit les tailles ni de la manière dont un cadre peut rapprocher ou éloigner la masse solaire placée à gauche. Le titre porte une promesse, l’image lui oppose une construction matérielle exigeante : jaunes passant au cuivre, rouges gagnés par le brun, verticalité sombre sur le bord droit, zone claire ménagée au centre. Chez Dominique VAN DER VEKEN, seule artiste de la galerie de Dreux représentée ici pour la technique Printmaking, l’estampe ne saurait être séparée de son support. Ce que l’on éprouve dépend des encres, bien sûr, mais aussi de l’épaisseur du papier, de ses limites visibles et de la façon dont la présentation maintient l’œuvre à distance du mur.
Le terme anglais Printmaking recouvre ici une pratique précisément identifiée : l’eau-forte polychrome avec encrage à la poupée. Une plaque mordue porte des tailles, des stries et des réserves. Les couleurs sont déposées par zones à l’aide de la poupée, outil d’encrage qui permet de travailler plusieurs passages chromatiques sur la même matrice. Après essuyage, la pression de la presse transfère l’encre sur le papier et rend perceptible le relief de certaines tailles. L’image résulte donc d’une succession d’opérations où chaque choix entraîne un renoncement : charger une zone, en dégager une autre, préserver un blanc, laisser une ombre s’épaissir. Le cadre intervient après cette chaîne, mais il en modifie la lecture.
Que l’espoir, le cadre devant une combustion arrêtée
Dans Que l’espoir, format 50 x 70 cm, la gauche est occupée par une masse chaude et dense, tandis qu’une forme verticale plus sombre ferme la composition à droite. Entre elles, l’éclaircie centrale ne dissout pas l’affrontement. Elle l’écarte juste assez pour produire un passage. L’encadrement ne devrait donc pas être pensé comme une bordure décorative ajoutée à une scène déjà close : il prolonge ou contrarie cette organisation latérale. Une présentation trop proche de la surface renforcerait l’impression d’enfermement créée par la verticalité brune. Une respiration conservée autour du papier laisserait davantage agir la faille claire et la poussée colorée.
Le Hahnemühle 350 g joue ici un rôle décisif. Son épaisseur retient la pression et donne aux tailles une présence que la reproduction numérique aplatit nécessairement. Les griffures deviennent nervures ou fragments d’écorce parce que l’encre occupe des creux réels, même légers. La surface n’est pas une simple porteuse d’image. Elle enregistre l’action de la plaque. Montrer le papier sans écraser cette sensation sous une présentation trop envahissante permet de comprendre pourquoi la zone sombre possède une telle densité : elle tient autant à la couleur qu’à l’ancrage de celle-ci dans le support.
Le numéro d’édition, 3 sur 40, ajoute une autre épaisseur à cette relation entre matrice et feuille. L’œuvre appartient à une édition originale, mais cette appartenance ne la réduit pas à la répétition mécanique. L’encrage à la poupée procède par touches successives ; les transitions du jaune au cuivre, puis du rouge au brun, rendent sensible le temps de préparation du tirage. Le cadre fixe matériellement une feuille déterminée, avec son numéro et son grammage, là où la plaque constitue le principe commun de l’édition. Cette tension entre matrice répétable et présence propre du tirage appartient pleinement à l’art contemporain de l’estampe.
La tranche du papier compte alors davantage qu’on ne le croit. Sur une feuille de 350 g, elle rappelle que l’image possède une épaisseur et ne flotte pas à l’état d’apparition immatérielle. La laisser perceptible, selon le mode de présentation retenu, accentuerait la résistance physique de Que l’espoir. La recouvrir entièrement reporterait l’attention vers la seule composition. Aucun choix n’est neutre : le premier rapproche l’œuvre de son processus d’atelier, le second resserre la confrontation entre la masse solaire et la forme carbonisée. Je préfère ici que le support conserve une présence franche, car l’espoir évoqué par le titre se forme précisément dans une matière pressée, striée et reprise.
Le Noctambule, 50 x 70 cm retenus par le Hahnemühle 300 g
Le Noctambule partage avec Que l’espoir un format de 50 x 70 cm, mais le passage au papier Hahnemühle 300 g change la manière dont la présence s’installe. Roux profonds, ocres et bruns composent une figure animale traversée par un blanc de réserve. L’œil rond, les hachures et les stries ne stabilisent pas un portrait zoologique. Ils maintiennent l’image entre le masque et la mue. Une bordure trop autoritaire risquerait de transformer cette apparition incertaine en effigie centrale, alors que sa puissance vient de son statut instable : quelque chose se forme, veille, puis semble pouvoir regagner la nuit.
Le grain du support retient l’encre et épaissit les ombres. Cette donnée est visible à l’œil nu dans la façon dont les bruns s’ancrent et dont le blanc réservé conserve une ouverture. La présentation doit laisser cette différence de valeurs rester active. Si le cadre comprime visuellement les bords, la figure gagne une frontalité presque emblématique ; si le papier demeure lisible comme feuille, elle paraît surgir d’un champ travaillé plutôt que se poser sur lui. Le second choix convient mieux à la lenteur du tirage perceptible dans les touches d’encrage. La bête ne se détache pas d’un fond : elle est produite par la même matière que l’obscurité environnante.
Comparer Le Noctambule à Que l’espoir fait apparaître deux usages opposés de la réserve claire. Dans la première œuvre, elle traverse les roux, les ocres et les bruns à l’intérieur d’une présence animale. Dans la seconde, elle ouvre un intervalle entre une zone ardente et une verticalité sombre. Même technique, même format, effets distincts. La présentation peut souligner cette parenté sans uniformiser les œuvres. Un encadrement identique mettrait en avant leur construction commune ; une attention portée à la différence de grammage rappellerait que 300 g et 350 g n’offrent pas exactement la même assise aux tailles et aux encres.
L’édition originale 6 sur 40 inscrit aussi Le Noctambule dans une temporalité discontinue. La plaque garde les hachures ; la poupée redistribue les zones colorées ; la presse réunit matrice, encre et Hahnemühle. Ce travail de superposition interdit de traiter l’image comme une illustration qu’un cadre viendrait simplement achever. L’encadrement doit plutôt préserver la possibilité de parcourir les passages : du blanc respirant vers les roux, de l’œil rond vers les griffures, puis des zones identifiables vers celles où plumage et écailles ne se distinguent plus. L’indétermination est construite, pas laissée au hasard.
Une question persiste : jusqu’où faut-il isoler cette figure du mur qui la reçoit ? Un format de 50 x 70 cm garde une proximité avec le corps sans chercher l’effet monumental. Trop absorbée par une bordure, l’œuvre perdrait la mobilité de ses hachures. Trop peu tenue, elle risquerait de voir son organisation interne se disperser. Cette difficulté appartient à Le Noctambule plus qu’aux deux autres estampes, car son centre figuratif attire immédiatement l’œil rond de la créature. Le rôle de la présentation consiste alors à empêcher ce détail de résumer toute la feuille.
Jardin Oublié, le BFK Rives et l’écart du format 60 x 80 cm
Avec ses 60 x 80 cm, Jardin Oublié élargit le champ. Une nappe d’ocre chauffe la partie gauche ; les bleus et les gris refroidissent la droite. Entre ces deux zones, une verticale claire peut être perçue comme un tronc, une faille ou un passage. Le format plus ample donne à cette séparation une portée que le cadre peut renforcer brutalement s’il rabat les bords vers le centre. Or l’œuvre a besoin que l’ocre diffuse et que les valeurs froides absorbent progressivement l’espace. Son équilibre ne repose pas sur une symétrie, mais sur deux vitesses chromatiques réunies par un axe clair.
Le papier BFK Rives apporte une luminosité propre et accueille le relief des tailles. La pression y demeure lisible : les creux accrochent la clarté, les griffures interrompent les voiles colorés, les réserves empêchent le territoire de devenir une masse compacte. Dans cette œuvre, davantage encore que dans Le Noctambule, la présentation doit faire sentir que le jardin est une feuille travaillée. La tranche et les limites du support opposent un fait concret au caractère fragmentaire du motif. Le paysage paraît pouvoir continuer, mais le papier l’arrête. C’est de cette coupure que naît l’effacement contenu dans le titre.
Jardin Oublié, édition originale 9 sur 40, montre ce que l’eau-forte apporte à une image de mémoire : elle ne restitue pas un lieu complet. La plaque mordue organise des traces, l’encrage à la poupée pose des voiles d’ocre, de bleu et de gris, la presse fixe leur rencontre dans le BFK Rives. La persistance du vivant se lit dans ces fragments matériels. Un cadre qui ferait oublier le support pousserait l’œuvre vers une vision continue du paysage ; une présentation laissant au papier son autonomie maintiendrait au contraire la sensation d’un souvenir délimité, soumis à la résistance de la feuille.
Les trois estampes présentées par L’Adresse des Maîtres® posent finalement le même problème sous des formes différentes : comment contenir une image qui se construit sur un seuil sans neutraliser ce seuil par son encadrement ? Le papier épais, la pression, les tailles et les réserves donnent déjà une bordure interne aux formes. La présentation gagne à ne pas la redoubler avec lourdeur. Dans Que l’espoir, elle accompagne une poussée latérale ; dans Le Noctambule, elle retient une métamorphose ; dans Jardin Oublié, elle mesure l’écart entre la chaleur ocre et le resserrement bleu-gris.
Le Printmaking trouve ici sa portée la plus concrète : chaque image demande que l’on voie aussi la feuille qui la porte. À Dreux, Jardin Oublié impose cette expérience avec une précision particulière. Il faut s’en approcher pour que les creux du BFK Rives accrochent la clarté et que la verticale centrale, entre l’ocre et les bleus, cesse d’être une séparation pour devenir le passage physique d’une plaque vers un papier.

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