Sculpture — Art Contemporain
↓ Share this article3 sculptures de Céline DEPELCHIN-JUART sont présentées à L’Adresse des Maîtres®, galerie d’art à Dreux. Le nombre est resserré, mais les formats couvrent une amplitude remarquable, de l’étoile de mer de 30 x 30 x 33 cm à l’oryx de 80 x 50 x 45 cm, en passant par une tête humaine de 38 x 28 x 26 cm. Ces dimensions ne servent pas seulement à distinguer trois sujets. Elles déterminent la manière dont la terre cuite occupe l’espace, retient la lumière et impose au corps du spectateur une relation différente. La Sculpture, ici, procède par changements d’échelle autant que par modelage.
Céline DEPELCHIN-JUART ne cherche pas une continuité de proportions entre le fragment marin, l’animal et la figure humaine. Elle accorde à chacun son propre régime de présence. « Réminiscence Côtière, Vestige d’Écume » tient dans un volume presque cubique, « L’empreinte du désert suspendu » affirme une forte extension verticale, tandis que « L’Éveil bleu des songes muets » resserre le buste absent autour d’un visage et d’une chevelure expansive. Trois manières de découper le réel apparaissent alors : prélever, dresser, isoler.
Trois formats, de 30 à 80 cm : la Sculpture comme mesure physique
Les 30 x 30 x 33 cm de « Réminiscence Côtière, Vestige d’Écume » donnent à l’étoile de mer une densité inattendue. Sa forme, liée à un organisme que l’on associe volontiers à une faible épaisseur, gagne ici une profondeur de 33 cm. Le volume ne se contente donc pas d’étaler ses branches. Il s’enfonce dans la matière, se rapproche du bloc, acquiert le poids visuel d’un vestige. La terre cuite rugueuse, les fissures et les creux renforcent cette condensation : la forme marine semble retenir des sédiments plutôt que reproduire un spécimen.
Cette profondeur légèrement supérieure à la largeur et à la hauteur contrarie la lecture frontale. Le contour étoilé identifie le sujet, mais l’épaisseur oblige à parcourir ses volumes. La lumière glisse sur les reliefs, s’interrompt dans les cavités, puis reprend sur une arête travaillée par la main. L’échelle choisie entretient une ambiguïté productive : l’œuvre demeure assez proche de la mesure d’un fragment, mais assez volumineuse pour évoquer une portion de sol arrachée à son milieu. La mémoire côtière naît de cet écart entre une silhouette reconnaissable et une masse presque géologique.
À 80 x 50 x 45 cm, « L’empreinte du désert suspendu » change le rapport physique. La hauteur porte les cornes effilées, étire le museau et transforme la tête d’oryx en axe. Les dessins graphiques ne s’ajoutent pas à un volume neutre : ils accompagnent sa direction, marquent l’origine sauvage de l’animal et relient les aspérités de la terre aux lignes plus contrôlées de la surface. Le socle de bois suspend la forme. Entre son poids matériel et cet élan vertical, l’œuvre maintient une contradiction active.
Le passage de 30 à 80 cm modifie aussi le statut du fragment. L’étoile semble extraite d’une étendue côtière ; l’oryx paraît retranché d’un corps qui se prolonge mentalement hors du volume. Dans le premier cas, l’épaisseur ramène la forme vers le sol et les dépôts. Dans le second, la hauteur dirige l’animal vers un espace absent. Céline DEPELCHIN-JUART renonce donc à compléter. Elle préfère faire agir la coupe : la partie conservée doit suffire à produire une présence entière.
« Réminiscence Côtière, Vestige d’Écume » : épaissir une forme marine
Le carré de 30 cm et la profondeur de 33 cm enferment presque l’étoile dans une mesure régulière, mais sa surface empêche toute stabilité décorative. Les creux rompent la continuité, les fissures dispersent la lumière, la rugosité fait remonter le travail de pétrissage. Ce que l’œil identifie comme une étoile de mer devient moins une image de l’animal qu’un relevé d’altérations. La mémoire évoquée par le titre ne repose pas sur un récit ajouté à la forme : elle se loge dans les interruptions de la peau cuite et dans la résistance du volume.
La terre cuite conserve des pressions, des retraits et des aspérités. Le principal outil lisible reste ici la main : elle modèle, creuse, resserre certaines zones et laisse ailleurs la matière affirmer son irrégularité. Le passage au feu fixe ces interventions. Ce qui était malléable devient une surface ferme, dont les fissures et les reliefs ne peuvent plus être repris comme une terre humide. Cette fixation donne un poids temporel à chaque trace. Le geste a eu lieu, puis la cuisson l’a soustrait au changement.
Le format empêche pourtant l’œuvre de basculer vers le monument. Elle conserve une proximité corporelle. On peut en saisir l’organisation sans réduire ses accidents à un motif global : une branche conduit vers un creux, une arête arrête le parcours, une zone rugueuse ramène vers l’épaisseur. Je préfère cette résistance à l’identification immédiate, car elle sauve l’étoile de mer de l’emblème. Le sujet n’est jamais effacé, mais il doit lutter avec la masse qui le porte.
« L’empreinte du désert suspendu » procède autrement. Les 80 cm de hauteur donnent aux cornes et à la crête une capacité de projection que le format ramassé de « Réminiscence Côtière, Vestige d’Écume » refuse. Une œuvre absorbe ses directions dans un bloc ; l’autre les lance au-delà de ses limites. L’art contemporain trouve ici une question très concrète : jusqu’où une sculpture doit-elle prolonger son sujet, et à quel moment le fragment devient-il plus actif que la représentation complète ?
Terre cuite, pigment et cire : ce que l’échelle fait à la surface
La technique « Oryx – Terre Cuite Patine Pigment Cire » introduit plusieurs états de surface. La terre fournit le volume modelé et garde les marques du feu ; le pigment organise la couleur ; la cire forme une patine qui modifie la manière dont la lumière atteint les reliefs. Ces étapes ne gomment pas les aspérités. Elles les hiérarchisent. Sur une forme de 80 x 50 x 45 cm, une crête, une cicatrice ou un dessin graphique peut agir à la fois comme détail local et comme articulation de l’ensemble.
La patine n’a donc rien d’un simple achèvement. Les pigments et la cire traversent visuellement une matière déjà chargée de fissures. Ils accentuent l’écart entre les cornes effilées, le museau altier et la lourdeur de la terre cuite. L’animal paraît tendu vers le haut, mais sa surface rappelle constamment le poids du matériau. La composition ne résout pas cette opposition. Elle la maintient, jusque dans la suspension sur le socle de bois, où l’élévation dépend d’un support nettement affirmé.
« L’Éveil bleu des songes muets », avec ses 38 x 28 x 26 cm, réduit fortement cette extension. La tête d’homme bleu se concentre autour du visage, des stries et d’une chevelure figée dans un mouvement aérien. Les dimensions proches de la tête humaine créent une confrontation moins emblématique que celle de l’oryx. Le bleu profond éloigne pourtant toute confusion avec un portrait ordinaire. Couleur, aspérités et cadrage sans buste font de cette figure un seuil psychique plutôt qu’une présence descriptive.
Le traitement de la chevelure déplace les limites du format. Là où le visage rassemble les volumes, les mèches sculptées les dispersent et donnent une direction aux pensées suggérées par le titre. Les stries attestent le modelage ; les reliefs accrochent la lumière adoucie du socle immaculé. La terre cuite devient chair de rêve parce que deux faits matériels se heurtent : une couleur bleue qui déréalise le visage et une surface marquée qui rappelle avec insistance le travail manuel.
Entre « L’Éveil bleu des songes muets » et « L’empreinte du désert suspendu », la couleur n’assume pas la même fonction. Sur la tête humaine, le bleu enveloppe et transforme l’identité du visage. Sur l’oryx, pigments et cire structurent une peau où les motifs graphiques prolongent l’anatomie. Le premier format rassemble l’expérience dans une proximité resserrée ; le second construit une apparition verticale. Dans les deux cas, la couleur dépend du relief : elle ne flotte jamais devant la terre.
Que peut un fragment de 38 x 28 x 26 cm devant un corps absent ?
Le format de « L’Éveil bleu des songes muets » rend l’absence du corps presque tangible. Une largeur de 28 cm et une profondeur de 26 cm suffisent à stabiliser la tête, tandis que les 38 cm de hauteur ménagent l’expansion de la chevelure. Le visage ne se présente pas comme un masque plat : ses volumes avancent, se retirent et conduisent vers les aspérités laissées par le modelage. Le corps manque, mais le volume ne paraît pas amputé. Il se referme sur sa propre intensité.
Cette autonomie distingue la tête bleue de l’oryx. Les cornes de « L’empreinte du désert suspendu » prolongent une anatomie imaginaire et tirent la composition hors d’elle-même. La chevelure de « L’Éveil bleu des songes muets » agit en sens inverse : son expansion ramène vers la vie intérieure du visage, comme si le mouvement extérieur matérialisait une pensée fragmentée. La première sculpture affirme une direction. La seconde concentre une métamorphose.
Le choix du format engage alors celui qui vit auprès de l’œuvre. Une tête proche de l’échelle humaine ne se résume pas à une silhouette lisible de loin ; ses stries et ses variations de relief réclament des approches successives. Le bleu demeure, mais ses valeurs changent selon les saillies et les creux. Ce visage ne livre pas une psychologie stable. Il conserve l’empreinte du geste sous la couleur, et cette persistance empêche le songe annoncé par le titre de devenir une abstraction commode.
La sculpture de Céline DEPELCHIN-JUART gagne sa précision dans ces écarts de mesure : l’étoile épaissie comme un vestige, l’oryx dressé par ses cornes, la tête ramenée à la proximité d’un visage. « L’Éveil bleu des songes muets » exige particulièrement la présence réelle, là où les 38 cm de hauteur, le bleu profond et les reliefs de la chevelure font tenir un corps absent dans une seule tête de terre cuite.

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